Moi j’ai montré dans mes derniers travaux qu’il faut pas croire que tous les élèves désirent apprendre. Les élèves désirent savoir et si possible savoir sans apprendre parce qu’apprendre ça demande du temps et des efforts. Ils désirent savoir et ils pensent qu’on peut savoir tout et très vite parce qu’on a maintenant des petits appareils qui vous permettent de savoir, qui sont dans la poche là.
Et puis, on a aussi des slogans, on a des théories du complot, on a des tas de choses qui nous donnent le sentiment qu’on sait. Et quand on sait, disait déjà Socrate, et quand on croit qu’on sait, on n’apprend plus. Le savoir n’invite pas à apprendre, il bloque l’apprentissage. Quand je suis sûr que je sais, j’ai plus besoin d’apprendre.
Et donc, le travail de l’école…
C’est de bien dire à l’enfant, mais non, tu ne sais pas, je vais te mettre en recherche, tu vas aller chercher. Chercher. Et ce n’est pas un hasard que le grand philosophe et pédagogue John Dewey
ait placé l’enquête, l’enquête, à la fois au cœur de la pédagogie et au cœur de la démocratie. En disant, la pédagogie et la démocratie ont pour matrice l’enquête, l’enquête. Partir en quête, chercher, se demander, s’interroger, et non pas s’enfermer dans ses certitudes.
L’école combat les certitudes.
Et elle permet d’accéder à l’interrogation, à la réflexivité. Et pour cela, il faut des contraintes, ce que nous appelons des contraintes fécondes, telles que Kortchak les a formalisées. Septième élément, toujours dans la continuité, l’école est le lieu de la découverte de l’exigence de précision de justesse et de vérité.
A l’école, celui qui a raison, ce n’est pas celui qui crie le plus fort.
Ce n’est pas celui qui intimide, ce n’est pas celui qui met sous emprise, c’est celui qui démontre le mieux. Celui qui démontre le mieux. Et si le maître a une autorité, ce n’est pas parce qu’il a le pouvoir de punir, c’est parce que c’est lui qui explique le mieux, qui démontre le mieux, qui est le plus précis, le plus juste et le plus vrai, le plus proche de la vérité.
À l’école, il faut convaincre sans vaincre et il faut surtout permettre l’intériorisation de l’exigence de précision de justesse et de vérité.
Si l’enfant n’est exigeant envers lui-même que parce que le maître est derrière, quand le maître disparaît, l’enfant n’est plus exigeant. Or, l’exigeant, c’est la clé du développement. Et ce n’est pas simplement vrai pour celui qui va devenir professeur d’université. C’est vrai pour celui qui va devenir artisan. C’est vrai pour celui qui va devenir paysan. C’est vrai pour celui qui va devenir commerçant.
L’exigence de précision, de justesse et de vérité, c’est ce qui fait la qualité de tout engagement social. Vous voulez un plombier pour réparer, vous voulez quelqu’un qui construise un mur, vous êtes exigeant avec lui. Il faut que lui-même ait intériorisé l’exigence, qu’il soit exigeant avec lui-même. L’objectif est donc que l’école apprenne à chacun à être exigeant envers lui-même.
Ça nous renvoie à une idée forte autour de la notion d’évaluation. Là encore, c’est Albert Jacquard qui disait, l’évaluation, ça ne sert pas à savoir si on est meilleur que les autres ou moins bon que les autres, ça sert à devenir meilleur que soi-même. Si je me contente
(0:04:14) de donner une note à un élève qui a bâclé son travail, c’est la pédagogie bancaire, tu as bâclé ton travail, je te donne 3 sur 20, tout le monde s’arrête là. Si je lui dis, mais moi je vais te donner des conseils, tu n’auras pas 3 sur 20, tu vas le refaire son travail. Tu vas le refaire jusqu’à ce que tu aies 18 sur 20. Et tu vas le refaire parce que tu es capable de le refaire. Parce que tu vas progresser, parce que tu vas t’améliorer. Moi je ne vais pas photographier ton échec
Je vais passer de la photo au cinéma, je vais te faire évoluer et progresser. Et quand on fait cela, on ne transmet pas à l’école simplement un savoir. On transmet un rapport au savoir. C’est un rapport exigeant. Le maître transmet sa propre exigence.
Huitième élément essentiel et évidemment déterminant, l’école est le lieu où l’on apprend à faire société. On ne le dit pas suffisamment, l’école n’est pas faite pour apprendre, n’est pas faite seulement pour apprendre, elle est faite pour apprendre ensemble.
Et moi, si on me prouvait scientifiquement qu’on peut organiser un système où chaque élève sera devant son ordinateur, relié à un gigantesque serveur situé sur les îles Caïmans pour être défiscalisé, et qu’il apprend seul, séparé les uns des autres, et que c’est plus efficace pour apprendre à lire, écrire, compter l’histoire, la géographie et les mathématiques que l’école, je dirais je n’en veux pas, je préfère l’école.
Je préfère l’école à un système de dressage individuel qui sépare les gens les uns des autres. Parce que l’école est bien le lieu où l’on apprend à apprendre ensemble. Et pas simplement à côté des autres, mais avec les autres. C’est la raison pour laquelle l’école est le lieu de l’entraide.
Toutes les recherches internationales nous montrent que toutes les écoles au monde sous-estiment considérablement la fonction de l’entraide entre élèves. Quand un élève explique ce qu’il a compris à un autre, il ne perd pas son temps. Non seulement il fait comprendre à l’autre, mais en plus il comprend bien mieux ce qu’il a déjà compris. Parce que quand on explique quelque chose à quelqu’un, on le comprend mieux.
Les travaux internationaux, ce qu’on appelle les méta-analyses sur le temps de travail, semblent converger, il faut se méfier des méta-analyses, elles sont toujours discutables, mais semblent converger sur le fait qu’une école efficace est une école où l’enseignant parle un tiers du temps. Où les élèves travaillent seuls un tiers du temps et où le troisième tiers, ils s’enseignent entre eux. Ils s’expliquent les uns aux autres, ils s’enrichissent les uns des autres. Alors encore une fois, faisons attention bien sûr aux enquêtes internationales, mais là quand même, elles sont, me semble-t-il, relativement validées.
Enseigner, c’est donc pas seulement s’adresser à des individus séparés, c’est créer des interactions constructives entre ceux à qui l’on enseigne. Neuvième idée simple, mais qui me tient à cœur, l’école est pour moi un lieu où l’on découvre les principes de la démocratie.
Témoignage